Ce que nos racines racontent de nous
- Sonia Duarte de Almeida
- il y a 5 jours
- 9 min de lecture
Comprendre le transgénérationnel sans accuser son arbre

J'aurais pu choisir n'importe quel arbre pour parler de nos racines. J'ai choisi l'olivier. Celui qui façonne les paysages de ma région, celui que l'on taille parfois presque jusqu'au tronc et qui pourtant repart. Certains traversent les siècles, parfois les millénaires. Marqués, noueux, transformés par le temps… mais toujours capables de produire de nouvelles pousses. Peut-être est-ce finalement une belle manière de parler de nos propres histoires familiales : nous n'avons pas choisi toutes nos racines, mais elles ne décident pas seules de la façon dont nous continuerons à grandir.
Il y a les racines que l’on quitte.
Celles auxquelles on revient.
Celles que l’on revendique avec fierté et celles dont on connaît finalement assez peu l’histoire.
Il y a les pays que nos parents ou nos grands-parents ont quittés, parfois par nécessité. Les maisons familiales. Les traditions. Les recettes que l’on refait sans même savoir depuis combien de générations elles existent. Une langue, un accent, une façon de célébrer les fêtes, d’élever les enfants, de parler — ou de ne pas parler — de ses émotions.
Et puis il y a tout ce qui se transmet de manière beaucoup moins visible.
Une façon d’aimer.
Une peur de manquer.
La nécessité d’être fort.
La difficulté à dire non.
Une certaine représentation du couple, de la maternité, de la réussite, de l’argent ou du travail.
Ces dernières semaines, j’ai beaucoup parlé ici et sur mes réseaux de l’enfant intérieur, de parentalité, de transmission, de départs, de retour aux racines.
Et finalement, tous ces sujets nous ramènent à une même question :
qu’est-ce qui, dans ce que je suis aujourd’hui, m’appartient réellement… et qu’est-ce que j’ai appris, intégré ou reçu de ceux qui étaient là avant moi ?
C’est notamment autour de cette question que peuvent intervenir le travail transgénérationnel, la psychogénéalogie ou encore les constellations familiales.
Mais derrière ces mots, parfois utilisés un peu partout, que fait-on réellement ?
Et surtout : pourquoi choisir un outil plutôt qu’un autre ?
Le transgénérationnel : de quoi parle-t-on ?

Nous arrivons tous dans une famille qui existait avant nous.
Avec son histoire.
Ses valeurs.
Ses habitudes.
Ses croyances.
Ses événements heureux et ses blessures.
Ses façons de montrer son affection, de gérer les conflits, d’éduquer les enfants, de parler de la mort, de l’argent, du corps, de la réussite…
Et parfois ses silences.
Il n’est donc pas étonnant que notre histoire familiale participe à notre construction.
Certaines transmissions sont très concrètes.
Un enfant qui grandit en entendant constamment :
« Il faut travailler dur pour mériter quelque chose. »
pourra, devenu adulte, avoir beaucoup de mal à s’autoriser à se reposer sans culpabiliser.
Dans une famille où plusieurs générations de femmes ont dû tout assumer seules, une petite fille pourra apprendre très tôt qu’être une femme signifie être forte, indépendante et ne jamais demander d’aide.
Dans une famille ayant connu l’exil, la guerre ou une grande précarité, la sécurité matérielle pourra occuper une place considérable plusieurs décennies plus tard.
Cela ne signifie pas que notre arbre généalogique détermine notre avenir.
Cela signifie simplement que nous apprenons aussi à vivre au contact de ceux qui nous élèvent et de l’histoire familiale dans laquelle nous grandissons.
Les transmissions intergénérationnelles et les conséquences familiales des traumatismes font d’ailleurs l’objet de travaux en psychologie et dans d’autres disciplines.
Mais il faut également faire une distinction importante.
La psychogénéalogie : regarder son arbre autrement
Un arbre généalogique classique nous apprend généralement qui descend de qui.
La psychogénéalogie propose d’y ajouter une autre lecture.
On peut notamment construire un génosociogramme, une représentation de plusieurs générations dans laquelle apparaissent non seulement les liens familiaux, mais aussi différents éléments importants de l’histoire de la famille :
les naissances, les décès, les unions, les séparations, les migrations, les métiers, certaines maladies, les événements marquants, les ruptures, les relations particulières, les répétitions connues, les absences, parfois les secrets ou les non-dits lorsqu’ils sont connus.
Une fois l’histoire posée devant soi, certaines choses deviennent parfois plus visibles.
Non pas parce que le dessin de l’arbre aurait un pouvoir magique.
Mais simplement parce que nous pouvons observer autrement ce que nous n’avions jamais regardé dans son ensemble.
Prenons un exemple.
Imaginons une femme qui culpabilise énormément dès qu’elle prend du temps pour elle.
En retraçant son histoire familiale, elle constate que sa mère a consacré presque toute sa vie à ses enfants et que sa grand-mère avait elle-même élevé une famille nombreuse en faisant passer systématiquement ses besoins après ceux des autres.
Cela ne signifie pas :
« Mon arrière-grand-mère est responsable de ma culpabilité. »
La question pourrait plutôt devenir :
« Quelle représentation de la femme et de la mère ai-je reçue dans ma famille ? Et aujourd’hui, est-ce encore celle que je souhaite incarner ? »
Voilà toute la différence.
Le but n’est pas de trouver un coupable dans l’arbre.
Le but est d’ouvrir une possibilité de choix.

Et les constellations familiales ?
Les constellations familiales utilisent une approche différente.
Là où la psychogénéalogie s’appuie beaucoup sur l’histoire familiale connue et sa représentation, une constellation cherche davantage à mettre en espace une situation ou un système relationnel.
Selon les pratiques, cela peut être réalisé avec plusieurs personnes, mais également individuellement avec des figurines, des objets, des papiers ou d’autres supports.
On peut ainsi représenter symboliquement différents membres d’une famille ou différents éléments d’une situation.
Le consultant peut observer les places, les distances, les rapprochements, les exclusions ressenties ou encore certaines dynamiques relationnelles.
Parfois, voir une situation devant soi permet de ressentir ou de comprendre quelque chose que les mots seuls n’avaient pas permis de mettre en évidence.
Une constellation familiale n’est pas une machine à remonter le temps.
Ce qui apparaît pendant une constellation ne permet pas d’affirmer avec certitude ce qu’un grand-parent pensait, ce qu’un ancêtre ressentait ou ce qui s’est réellement produit trois générations auparavant.
Je considère ce qui émerge avant tout comme un matériau symbolique permettant au consultant d’explorer sa propre représentation de la situation.
Une hypothèse peut ouvrir une porte.
Elle ne doit pas devenir une vérité imposée.
Psychogénéalogie ou constellation : quelle différence ?
On pourrait résumer les choses simplement.
La psychogénéalogie demande plutôt :
Que raconte mon histoire familiale et quelles répétitions ou transmissions puis-je y observer ?
La constellation demande davantage :
Comment est-ce que je représente et ressens aujourd’hui ce système et la place que j’y occupe ?
Les deux outils peuvent parfois être complémentaires.
Mais ils ne sont pas nécessaires pour tout le monde ni pour toutes les situations.
C’est précisément pour cette raison que, dans un accompagnement, je préfère partir de la personne et de sa problématique avant de décider de l’outil.
Ce n’est pas au consultant de s’adapter à l’outil. C’est l’outil qui doit être choisi en fonction du consultant.
« Libérer son arbre » : une expression qui mérite d’être expliquée
On entend souvent parler de « libération transgénérationnelle » ou de « libérer son arbre ».
Mais que signifie réellement cette expression ?
Pour moi, libérer son arbre ne signifie ni effacer le passé ni prétendre modifier ce qui s’est produit avant notre naissance.
Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire.
En revanche, nous pouvons modifier la place qu’elle occupe aujourd’hui dans notre propre vie.
Le travail pourrait alors suivre quatre mouvements :
Identifier. Comprendre. Différencier. Choisir.
Identifier ce que j’ai appris ou reçu.
Comprendre dans quel contexte cela a pu se construire.
Différencier ce qui appartient à l’histoire familiale de ce que je souhaite devenir.
Puis choisir ce que je veux conserver, transformer ou arrêter de reproduire.
Parce que toutes les transmissions ne sont évidemment pas des blessures.
Nos familles nous transmettent également des ressources.
Du courage.
Des traditions.
Des savoir-faire.
De l’humour.
Une culture.
Une langue.
Une capacité à recommencer.
Une façon de prendre soin des autres.
Travailler sur son arbre, ce n’est donc pas uniquement rechercher ce qui ne va pas.
C’est aussi reconnaître tout ce qui nous a permis d’être là aujourd’hui.
Guérir ne signifie pas pardonner à tout prix
C’est probablement l’un des points qui me tient le plus à cœur.
Dans certains discours autour du développement personnel, on entend parfois qu’il faudrait absolument pardonner pour avancer.
Je ne partage pas cette vision lorsqu’elle devient une injonction.
Comprendre quelqu’un ne signifie pas excuser ce qu’il a fait.
Comprendre qu’un parent a lui-même grandi dans un environnement difficile n’efface pas les conséquences de certains de ses comportements.
Reconnaître les blessures d’une génération précédente n’oblige pas à nier celles de la génération suivante.
On peut comprendre.
Et poser une limite.
On peut avancer sans reprendre une relation.
On peut faire la paix avec une partie de son histoire sans déclarer que tout était acceptable.
On peut même ne jamais parvenir au pardon et néanmoins construire une vie différente.
Parfois, le chemin n’est pas de dire :
« Je te pardonne. »
Il est simplement de pouvoir dire intérieurement :
« Je comprends mieux ce qui s’est joué. Je reconnais ce qui t’appartient et ce qui m’appartient. Et maintenant, je décide de ce que j’en fais. »
La guérison ne devrait pas devenir une nouvelle obligation.
Et nos ancêtres ne sont pas responsables de tout
Il existe également un piège inverse.
À force de chercher des explications dans l’histoire familiale, nous pourrions finir par transformer nos ancêtres en responsables universels de nos difficultés.
Mon couple ne fonctionne pas ? C’est transgénérationnel.
J’ai peur de manquer ? C’est mon arrière-grand-père.
Je répète un comportement ? C’est mon arbre.
Ce serait oublier quelque chose d’essentiel :
nous avons aussi une histoire personnelle.
Nous vivons des expériences.
Nous faisons des choix.
Nous rencontrons des personnes.
Nous évoluons dans une époque, une société et un environnement particuliers.
Notre personnalité, nos apprentissages et de nombreux autres facteurs participent également à ce que nous devenons.
Le transgénérationnel peut donc être une grille de lecture parmi d’autres.
Pas une réponse universelle.
Sinon, nous risquerions simplement de remplacer :
« Je suis comme ça, je n’y peux rien »
par :
« Mon arbre est comme ça, je n’y peux rien. »
Et nous n’aurions finalement rien libéré du tout.
Quand ces outils peuvent-ils être proposés dans un accompagnement ?
C’est une question que l’on peut légitimement se poser lorsqu’un praticien nous parle soudain de psychogénéalogie, de constellation, d’enfant intérieur ou d’hypnose.
Pourquoi cet outil ?
À quoi va-t-il servir ?
Vous avez le droit de poser ces questions.
La psychogénéalogie peut être intéressante lorsque des répétitions familiales, des modèles éducatifs, des places particulières ou l’histoire familiale semblent mériter d’être explorés.
Le génosociogramme peut permettre de poser cette histoire sur le papier afin d’en avoir une vision plus globale.
La constellation familiale peut être proposée lorsqu’il semble utile de représenter symboliquement une dynamique relationnelle ou familiale et de changer de point de vue sur celle-ci.
Le travail autour de l’enfant intérieur peut avoir du sens lorsque certaines réactions actuelles semblent faire écho à des besoins, des apprentissages ou des blessures plus anciennes.
Et d’autres outils — EFT, hypnose, travail émotionnel, entre autres — peuvent ensuite être envisagés lorsqu’il ne s’agit plus seulement de comprendre mais de travailler sur ce que certaines situations déclenchent aujourd’hui.
Parfois, plusieurs approches peuvent se compléter.
Parfois, une seule suffit.
Et parfois, ces outils ne sont tout simplement pas les plus adaptés à la situation.
Savoir accompagner, c’est aussi savoir ne pas tout expliquer avec les outils que l’on possède.
Et finalement… qu’allons-nous transmettre ?
C’est peut-être là que le transgénérationnel rejoint le plus directement la parentalité.
Parce que travailler sur ses racines n’est pas seulement regarder derrière soi.
C’est aussi regarder devant.
Nous avons tous reçu quelque chose.
Et nous transmettons tous quelque chose.
Par nos paroles.
Nos comportements.
Nos peurs.
Nos façons d’aimer.
Nos traditions.
Nos silences aussi.
Alors peut-être que la question la plus importante n’est finalement pas :
« Qu’est-ce que mes ancêtres m’ont fait ? »
Mais plutôt :
« Maintenant que je comprends un peu mieux ce que j’ai reçu, qu’est-ce que je souhaite transmettre à mon tour ? »
Revenir à ses racines sans revenir en arrière
Depuis que je vis au Portugal, la notion de racines a pris pour moi une saveur particulière.
Dans certaines familles, une génération est partie.
Puis parfois, une autre revient.
Les trajectoires se croisent.
Les enfants grandissent entre plusieurs cultures.
Certaines traditions disparaissent, d’autres reviennent naturellement.
Et l’on comprend progressivement que revenir à ses racines ne signifie pas nécessairement revenir en arrière.
Certaines racines nous nourrissent.
Certaines histoires nous construisent.
D’autres nous pèsent davantage.
Et puis il existe tout ce que nous allons planter nous-mêmes.
Travailler sur son histoire familiale ne devrait donc pas avoir pour objectif de trouver qui est responsable de ce que nous sommes.
Il s’agit plutôt de comprendre ce que nous avons reçu pour pouvoir nous demander :

Qu’est-ce que je garde ?
Qu’est-ce que je transforme ?
Qu’est-ce que je refuse de transmettre ?
Et qu’est-ce que je choisis de construire à partir d’ici ?
Parce que connaître ses racines ne nous oblige pas à vivre toute notre vie à leur pied.
Elles peuvent aussi nous donner suffisamment d’ancrage pour choisir la direction dans laquelle nous voulons pousser.
Comme l’olivier, nous ne choisissons pas toujours la terre dans laquelle plongent nos racines. Mais même marqués par le temps et les tempêtes, nous pouvons toujours faire naître de nouvelles pousses.
« Les plus beaux enseignements ne naissent pas des événements, mais des échos qu'ils laissent en nous. Il suffit parfois d'apprendre à les lire… entre les lignes. »




Commentaires